Le sens de l’effort

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Cet été, j’ai évoqué sur Instagram les cahiers de vacances de Gustave. Une lectrice, Laurence, m’a confié qu’elle avait du mal à en faire faire à son fils de sept ans. Ça l’inquiétait, car elle avait à cœur de lui transmettre « le sens de leffort ». Ses mots ont résonné. Cette notion, complexe, ne va pas de soi.

Dans mon livre, je dis à quel point mon père m’a transmis ce fameux sens de leffort. Autrement dit, la conscience que, pour obtenir quelque chose, il faut y mettre du sien. Je lui en suis reconnaissante. J’ai été une bonne élève et une employée consciencieuse. Mais mon attitude reposait sur un malentendu. La valeur travail est portée si haut dans ma famille que j’en ai déduit, à tort, qu’aucun autre état n’est préférable à celui-là.

« On apprend toujours plus en étant actif qu’en bullant », m’a encore dit mon père le week-end dernier. Pour lui, ce n’est pas une question de morale : ne rien faire l’ennuie. Il estime que l’inactivité ne lui apporte rien. Moi, si. Je me suis tardivement rendu compte que j’ai aussi – surtout ? – besoin de ne rien faire pour aller bien.

Deux choses m’en empêchent : la culpabilité et les distractions. Voilà pourquoi la méditation fut une révélation : c’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour réussir à me rapprocher de la non activité. Mais est-ce vraiment ne rien faire ? Même pendant mon congé maladie, en dépit de moult tentatives, je n’ai pas le souvenir d’être restée une seule fois assise chez moi à ne rien faire du tout.  Je vise plutôt la détente. Éviter tout stress inutile, me dégager d’un maximum de contraintes sociales ou temporelles, ne pas chercher à savoir ce que je ferai l’heure d’après, me réserver le droit de changer d’avis. Limiter mes engagements, en particulier envers moi-même.

Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait en baver pour bien travailler. Si c’était trop facile, c’est que je ne travaillais pas assez. Un travail devait forcément être pénible. J’ai confondu travailler et besogner. Je ne visais pas l’efficacité, je visais leffort. Je me trompais d’objectif. Je ressentais la satisfaction du travail accompli, mais, dans le feu de l’action, le stress recouvrait le plaisir. Je craignais de ne pas faire assez bien, de ne pas réussir dans les temps, de ne pas satisfaire mes supérieurs. J’en souffrais, mais comme j’avais assimilé le travail à un effort douloureux, je trouvais ça normal.

Ce n’est que récemment que j’ai réalisé que lutter pour lutter est vain, inutile, voire dangereux. Qu’être toujours en porte à faux avec soi-même est épuisant pour le corps et l’esprit. Que les choses peuvent se faire autrement, de manière simple, fluide, facile. Que leffort ne doit pas plus être craint que recherché, qu’il fait partie de la vie. Qu’on a souvent besoin d’en faire pour obtenir ce qu’on veut, mais qu’il n’est ni un passage obligé, ni bénéfique en soi.

Sans jamais être allée jusqu’au burn-out, j’ai compris que j’attendais du travail une reconnaissance et un apaisement qu’il ne pouvait me donner, de la même façon qu’une tablette de chocolat ne pourrait jamais combler ma faim émotionnelle. Le burn-out, ce n’est pas avoir trop de travail, c’est se perdre dans le travail. Chercher dans le travail plus que le travail.

Aujourd’hui, privilège de la maturité, je cible mieux mes efforts. Je vais à l’essentiel, mets la gomme quand c’est nécessaire, m’économise le reste du temps, consciente du caractère limité de mes ressources. Plus jeune, on se croit invincible. Désormais, je connais mes limites. Ça m’aide à appréhender les situations de manière plus large. Je sens plus tôt quand je fais fausse route, quand ma méthode n’est pas la bonne ou que ça coince parce que le problème est ailleurs. Je sais me poser, lâcher prise, puis essayer autrement plutôt que de m’acharner.

Le sens de leffort est une notion trop abstraite pour un enfant de l’âge de Gustave. Il n’a pas encore assez vécu pour comprendre ce qu’un apprentissage peut lui apporter. Avec lui, le jeu, les encouragements, l’humour fonctionnent mieux.

En revanche, je suis convaincue que l’exemple que son père et moi lui offrons compte beaucoup. Gustave a vécu de près le processus de fabrication de mon livre. Il m’a vu écrire tous les jours pendant un an, m’a entendue en parler avec Mark, a senti l’énergie que j’y mettais. Il a vu le résultat final, a pesé l’ouvrage, m’a demandé de lui en lire des passages. Il va assister à des séances de dédicaces. Il comprend les efforts que cela a nécessité, mais aussi tous les effets positifs -la joie, l’énergie, l’épanouissement- que j’en retire. Il perçoit le moteur que cela représente pour moi, à quel point écrire ce livre fut un travail qui m’a rendu heureuse. Il en restera bien quelque chose.

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
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Illustration: Charlotte Molas

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