Invisible violence

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Cette semaine, vous avez été plusieurs à me demander de parler des féminicides, ces meurtres dont sont victimes les femmes parce qu’elles sont des femmes. Vient de s’ouvrir à Paris le Grenelle des violences conjugales, sorte de longue série de rencontres pensée pour enrayer un fléau qui a déjà tué plus de cent femmes en 2019. Ce chiffre m’horrifie, mais ma première réaction à votre requête a été de me dire que je ne connaissais pas le problème d’assez près pour émettre un avis sur le sujet. Puis des souvenirs sont remontés.

Enfance. Je ne dois pas être tellement plus âgée que mon fils aujourd’hui quand une nuit, une femme sonne à la porte. Une collègue de ma mère. Elle est pieds nus, s’est enfuie de chez elle pour échapper aux coups de son mari. Elle dort à la maison. Maman lui prête des vêtements de ma petite soeur : Annette* est si frêle qu’elles font la même pointure. Elle séjournera quelques jours chez nous, puis trouvera la force de quitter son compagnon.

Ma mère ne comprend pas comment sa collègue a pu supporter des années une telle violence. Ça ne l’empêche pas d’essayer de l’aider. « C’est dès le premier coup qu’il faut partir, nous avertira mon père après son départ. Même s’il ne s’agit que d’une claque, même s’il vous dit qu’il ne recommencera pas. Car il recommencera. » Plus tard, à force de lire sur le sujet, je comprendrai que la violence commence bien avant la première main levée, par la parole.

Mon deuxième souvenir est plus récent. Il y a quelques années, je dîne avec Laurence*, une de mes meilleures amies, au resto. Je prends de ses nouvelles. Elle s’est récemment séparée de son mari. Je cherche à comprendre pourquoi. Elle invoque plusieurs raisons, puis finit par ajouter qu’il avait des accès de colère irrépressibles, qu’il était violent. Un jour, au début de leur relation, il l’a giflée. Un geste qui « a pourri la relation au cœur car, à partir de ce moment-là, je n’étais plus son égale. Il était plus fort », estime-t-elle aujourd’hui.

Un autre jour, il tape une porte à coups de poing à plusieurs reprises, jusqu’à ce que sa main passe au travers. Elle vit dans la crainte qu’il ne recommence.

À l’écoute de ses confessions, je tombe des nues. Moi, l’amie qui se croyait attentive, je n’ai rien vu. Nous avons fait maints dîners à quatre, avec Mark et son mari, je l’ai toujours trouvé charmant, drôle, attentionné, raffiné.

Je m’en suis beaucoup voulu. J’ai passé en revue mes souvenirs de mon amie depuis le début de sa relation avec cet homme. J’ai interprété autrement certains signes. On se voyait moins souvent. Quand on se voyait, mon amie était toujours plus apprêtée. Ce soin accordé à son apparence m’intimidait. À côté d’elle, je me sentais moche. J’étais tellement enfermée dans mes propres insécurités que je n’ai pas perçu les siennes, béantes. Au fond de moi pourtant, je sentais bien que j’étais en train de perdre mon amie, qu’elle ne se confiait plus à moi, mais je me disais que le problème venait de moi, qu’elle ne me jugeait plus assez digne d’intérêt. Je ne pouvais imaginer qu’elle vivait dans la peur et dans la honte. Car c’était la honte qui l’empêchait de me parler. Son rouge à lèvres et ses talons hauts étaient une protection, un déni, une façon de se dire que tout allait bien. Elle ne pouvait s’avouer la situation, l’échec de son mariage, la violence subie alors qu’elle est d’un caractère si fort, si indépendant, si volontaire. Elle cherchait tant à sauver les apparences que je suis tombée dans le panneau. Mark aussi.

Le soir où elle m’a dit la vérité, j’ai compris que la violence conjugale pouvait être insoupçonnable. D’Annette, j’avais gardé le souvenir d’une femme physiquement, financièrement et psychologiquement vulnérable. Ce n’était pas l’image que j’avais de mon amie Laurence. Elle avait ses fragilités héritées de l’enfance, mais elle n’avait jamais elle-même été maltraitée par ses parents. La réalité était beaucoup plus subtile que les clichés que la société véhiculait alors sur les femmes battues. Souvent, la violence ne se devine pas.

Mon troisième souvenir date de cette année. En avril dernier, Sophie, une ancienne collègue, me dit qu’elle est très inquiète : son amie Marie-Alice a disparu, tous ses proches sont à sa recherche. Son corps finit par être retrouvé dans une valise flottant sur l’Oise. Son compagnon, recherché, se suicide, privant son entourage de procès. Le meurtre de Marie-Alice devient un fait divers relaté dans le Parisien.

Profondément choquée, Sophie non plus n’avait rien vu venir. Elle avait perçu la violence psychologique exercée par le compagnon de son amie, « mais comme c’était une femme brillante, je pensais qu’elle avait les ressources pour le gérer, que ça faisait partie de leur relation », se remémore-t-elle aujourd’hui. Elle se dit qu’elle aurait dû insister sur le fait que les situations que Marie-Alice lui décrivait étaient anormales. « Juste dire, interpeller. Même si elle m’avait envoyé balader. »

Je demande à Laurence ce qui aurait pu l’aider à l’époque. « Que les personnes à qui j’en avais parlé me disent de partir tout de suite », me répond-elle d’abord. Puis elle tempère : « Mais je savais qu’il avait été violent avant moi. Je me racontais des histoires en pensant que cette fois ce serait différent. »

La violence conjugale est bien plus proche de moi que ce que j’imaginais. En ce moment-même, elle touche probablement des amies, des collègues, des parents d’élèves autour de moi. Je ne sais pas si je peux aider qui que ce soit, mais je vais redoubler de vigilance. Et en cas de doute, j’aurai désormais le réflexe d’appeler le 3919.

*Les prénoms ont été modifiés

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
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Illustration: Charlotte Molas

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