Vingt ans après

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Vendredi dernier, je me suis rendue au pot organisé pour fêter les vingt ans de ma promotion d’école de commerce. J’avais hésité. Si vous avez lu mon livre, vous savez à quel point j’ai peu aimé ma scolarité à Sup de Co Reims. Trois années de solitude, à côtoyer des gens avec qui je me sentais en décalage, même si je m’y suis aussi forgé des amitiés durables. J’étais mal dans ma peau.

A priori, le souvenir de cette période ne me donnait pas très envie de me rendre à ce rassemblement, mais, depuis la sortie du livre, les rappels du passé se multiplient. Des amis de toutes les strates de ma vie me recontactent. Et la même semaine, par pure coïncidence, on m’a aussi invitée à une réunion d’anciens camarades de lycée – mais cette fois le courage m’a manqué. Il n’empêche : comme souvent depuis que je pratique le kundalini yoga, j’ai senti, sans pouvoir me l’expliquer, qu’il valait mieux que je me rende à ce pot. Si la rencontre s’avérait trop désagréable, je n’aurais qu’à m’en aller.

Je n’ai pas eu à battre en retraite. Sur place, au Perchoir de la Gare de l’Est, un rooftop aux allées étroites, j’ai été accueillie à bras ouverts par une ancienne camarade de prépa. Puis le choc a eu lieu : je n’avais pas anticipé ce que cela me ferait de me retrouver face à autant de gens que je n’avais pas vus depuis si longtemps. N’étant pas physio pour deux sous, beaucoup de visages ne me disaient rien, mais j’en reconnaissais quand même suffisamment pour éprouver le passage du temps. Au-delà des rides et des fronts masculins dégarnis, certains étaient plus marqués que d’autres.

J’ai retrouvé des amies proches, que je vois toujours. D’autres, que j’avais perdues de vue, sont venues me saluer. J’ai bu plusieurs verres de sangria. Cette sociabilité et cette plongée dans le monde de ma post-adolescence me coûtaient. Des souvenirs aigres-doux d’amphi, de soirées, de discussions dans les couloirs du campus me revenaient par rafales.

À côté des gens que j’étais parvenue à identifier, des hommes en costume-cravate discutaient en buvant des verres de vin. Ils étaient si absorbés dans leurs conversations qu’ils ne voyaient pas qu’ils bloquaient le passage. La vue de ces groupes masculins m’a fait l’effet d’une révélation : leur machisme était manifeste, comment avais-je pu m’imaginer, plus jeune, que je m’entendrais avec eux ? Vingt ans après, l’évidence me sautait enfin aux yeux : je n’avais rien à faire avec de telles personnes. À l’époque, je manquais tant de confiance en moi que j’étais convaincue que le problème venait de moi, que je devais m’adapter pour espérer m’intégrer. Aujourd’hui, la situation m’apparaissait plus clairement : je n’étais simplement pas à ma place. Ces hommes d’affaires avaient sûrement plein de qualités, mais nous n’avions rien à partager, nos valeurs et nos centres d’intérêt étaient trop différents.

Mes amies n’ont fait que confirmer ces impressions. « Chacun me montrait ses enfants en photo sans jamais me demander si j’en avais », a constaté le lendemain l’une d’elles avec amertume. « Nous savions déjà au moment de nos études que nous ne partagions pas grand chose avec ces futurs financiers », m’a confié une autre. Je n’avais pas eu sa clairvoyance.

Par dessus la masse des costumes sombres, j’ai aperçu S., une ancienne amie avec qui j’avais renoué ces dernières années : nous avions eu un cancer du sein quasiment en même temps. Elle discutait avec A., une ancienne élève à qui je n’avais que rarement adressé la parole à l’école. S. m’a appris qu’elle aussi avait été malade. Nous nous sommes toutes les trois brusquement transformées en un joyeux club d’ex-cancéreuses, cheveux courts et sourires XXL.

En partant, je me suis posé la question vaine et absurde que je ne cesse de ressasser depuis vingt ans : si c’était à refaire, choisirais-je de nouveau cette voie-là ? À mes débuts à L’Express, je me suis souvent demandé si je n’aurais pas plutôt dû m’orienter vers Science Po ou une école de journalisme. Mais dernièrement, mon dégoût de l’actu et la lecture du roman Le monde à nos pieds, de Claire Léost, qui nous plonge dans les coulisses peu reluisantes de l’école de la rue Saint-Guillaume, m’ont fait comprendre que ces formations n’étaient pas davantage pour moi : la politique ne m’intéresse pas et, à supposer que l’un de ces établissements m’ait acceptée, je me serais heurtée à un environnement tout aussi sexiste.

Je me suis rendue à l’évidence : l’école de commerce était probablement la moins mauvaise option. Elle fut précédée de deux années de prépa qui ont allumé ma curiosité. Elle a contribué à faire ce que je suis aujourd’hui. « Nous avions vingt ans », m’a rappelé mon amie Nadège. Il m’en avait fallu vingt de plus pour commencer à vraiment me connaître.

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Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
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Illustration: Charlotte Molas

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