Amitiés plurielles

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Vous insistez pour que je vous parle d’amitié. Je ne sais que vous dire. L’amitié est capitale pour moi, mais je n’y réfléchis pas. Je me contente de la vivre, intensément, naturellement, sans me poser de questions. Je me nourris de mes amies – ce sont surtout des femmes – et elles se nourrissent de moi. À travers elles, je découvre tout ce que la féminité peut être. Je les admire et elles m’admirent. J’en ai beaucoup, mais je n’en ai gardé aucune de l’enfance ni même de l’adolescence. Je le regrette.

Si aujourd’hui je ne vis avec elles que des relations apaisées, ça a rarement été le cas avant mes trente ans. Vous me demandez comment mes amitiés ont évolué avec le temps : disons que j’ai appris à ne plus me faire mal. La plupart de mes amitiés de jeunesse furent douloureuses, car fusionnelles et absolues. L’autre revêtait une importance démesurée à mes yeux. Il m’est arrivé de rompre, mais, la plupart du temps, j’ai été quittée. Si j’ai toujours su me prémunir contre les chagrins d’amour, en amitié, j’ai beaucoup morflé. Mes relations, passionnelles, finissaient dans les reproches, l’amertume et l’incompréhension.

On s’est fait si mal que cela a au moins eu le mérite de m’aider à changer. Avec l’âge, j’ai appris à aborder mes amitiés différemment. La vie de couple, puis la vie de famille, par la force des choses, m’ont aidée à les relativiser : moins disponible, une sélection naturelle s’est opérée, je me suis concentrée sur les personnes que j’avais le plus envie de me voir et qui avaient le plus envie de me voir.

Plus jeune, j’espérais tant de mes amies que j’ai souvent été déçue. Il m’a fallu beaucoup de séances de psy pour apprendre à lâcher. Aujourd’hui, je n’attends plus rien d’elles. J’accueille ce qu’elles m’offrent avec gratitude. Je savoure leur présence, leurs attentions, ne me vexe de rien. Je n’ai plus besoin d’elles. Savoir qu’elles existent me suffit. Leur présence est un cadeau.

Elles pavent mon chemin, mais collectivement. Je me sens portée par elles toutes. Je me suis prémunie des risques de l’exclusivité en me tissant un cocon d’amies variées. Pour que l’attention, l’amour et l’entraide nous lient, j’ai besoin d’un socle commun, constitué d’une pluralité de souvenirs communs, d’expériences partagées, de confidences soufflées dans les moments de doute ou d’exaltation.

Mes amies me connaissent mieux que moi, et pourtant aucune ne m’enferme dans une perception figée. Elles sont aussi curieuses de ce que je suis en train de devenir que je le suis à leur égard. On se cherche, sans jugement.

« Le cancer m’a permis de faire le tri dans mes amis » est une phrase que j’ai beaucoup entendue durant ma maladie. Je ne l’ai jamais faite mienne. Je ne voulais mettre aucune à l’épreuve. Et elles ont toutes été là, à leur manière. Leurs attentions m’ont surprise. Dans la plupart des cas, la maladie nous a rapprochées.

Une amitié exclusive éloigne du reste du monde. Je ne pourrais plus m’engager dans une telle voie. La maturité mène à l’ouverture. J’ai besoin de me sentir à la fois libre et entourée. Je ne suis pas quelqu’un de solitaire. Je préfère voir une amie plutôt que d’écrire ou lire. Sa conversation me nourrira davantage qu’une lecture. Mark est tout le contraire. Il a peu d’amis et passe son temps libre plongé dans les romans.

Dans mon livre, je parle beaucoup de mon besoin de m’isoler socialement. Depuis, ma pente naturelle a repris le dessus. Seul un nouveau projet d’écriture parviendrait à m’écarter du monde. Pour le moment, je n’en ai pas. Alors je parle, j’écoute, je vis.

Plus jeune, je voyais l’amitié comme quelque chose de permanent. Mais j’ai arrêté de me projeter. Des événements nous rapprochent, nous vivons ensemble des choses fortes, puis les circonstances changent et parfois nous éloignent. Ce n’est pas grave. Il faut avoir suffisamment en commun pour rester amis. Je ne cherche plus à faire durer des liens distendus. Je laisse les choses se faire, se défaire, se refaire. Une amitié ne se commande pas.

AILLEURS SUR LE WEB

Contenu proposé par Taboola

Commentaires

Votre commentaire sera publié directement et modéré a posteriori.

Aucun commentaire

L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
gdormoy@lexpress.fr

Illustration: Charlotte Molas

Voir mon profil

FAQ

Derniers commentaires
Archives

Retour vers le haut de page