Se prendre pour une artiste

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Je me suis mise à peindre. Chaque dimanche. Ces séances sont l’aboutissement d’un processus amorcé cet été à Venise. Lors d’une session de questions-réponses sur Instagram, une lectrice m’a demandé si je dessinais. Je ne la remercierai jamais assez. Sans réfléchir, je lui ai répondu que non, que je dessinais sans arrêt quand j’étais enfant, puis qu’un jour j’avais trouvé mes dessins trop mauvais et que j’avais arrêté. En me relisant, je me suis rendu compte de l’absurdité de mon raisonnement. Je m’étais imposé une obligation de résultat. Je voyais le dessin comme une performance, la beauté comme quelque chose de factuel.

Ce moment a été un détonateur. Alors que nous passions nos journées à parcourir les musées, j’ai réalisé que mes pas me menaient systématiquement vers les associations de couleurs complexes, les camaïeux harmonieux, les palettes surprenantes. Les regarder m’apaisait. Mais la remarque de ma lectrice m’a permis de comprendre que je ne pouvais plus me contenter de les contempler. J’éprouvais le besoin de manipuler moi-même ces couleurs.

Il m’a fallu plusieurs semaines pour m’autoriser à peindre. J’avais tant de freins ! Enfant, la peinture était jugée si salissante qu’à la maison, nous n’étions guère encouragées à nous en servir. Au collège, j’adorais manipuler mes tubes de gouache. « Votre sœur est une artiste », avait dit la prof d’arts plastiques à ma sœur Daphné. Une artiste, quelle idée ! Dans ma famille, le mot, synonyme de prétention et de marginalité, était si suspect que je n’avais aucune envie d’en être une.

En septembre, l’envie montant, j’en ai parlé avec mes amies Mathilde Toulot et Mai Hua. Cette dernière est colour designer, je recherchais son expertise, mais c’est Mathilde qui m’a répondu : elle comprenait mon attirance car elle venait aussi de s’y mettre. « Prends de l’acrylique, c’est vendu en gros tubes pas trop chers, tu pourras t’amuser avec les textures. » Puis elle a dégainé son téléphone et nous a montré des vidéos de ses expériences. La matière triturée, soufflée, grattée. C’était sublime mais, comme une enfant concentrée sur son jeu, elle ne s’en rendait pas compte.

Ce fut un nouveau déclic. J’ai suivi ses conseils. Chez Lavrut, passage Choiseul, je suis restée une heure devant la myriade de tubes aux nuances subtiles. J’étais plus excitée que devant une vitrine de vêtements ou un rayon de plaques de chocolat. Je m’étais toujours sentie attirée par les marchands de couleurs, mais je ne m’étais jamais permise d’y acheter quoi que ce soit. Tout m’y paraissait trop cher et inaccessible, puisque réservé aux artistes. J’ai choisi quatre tubes, trois pinceaux, un bloc de feuilles.

J’ai encore attendu plus d’un mois avant de les utiliser. Je les regardais d’un air craintif. Quelle mouche m’avait piquée ? Je me prenais pour Van Gogh ? J’ai laissé parler ces voix, consciente qu’il ne s’agissait que de pensées limitantes.

Enfin, un dimanche où j’avais du temps, j’ai recouvert la table du salon de papier kraft et j’ai fait mes premières rayures, influencée par Mai. Puis je les ai photographiées et en ai fait mon fond d’écran. Voir ces associations de couleurs texturées plusieurs dizaines de fois par jour m’apaise, tant parce qu’elles me plaisent que parce qu’elles me rappellent que je pourrai recommencer le week-end suivant.

Depuis, chaque dimanche matin, je trouve le temps de plonger dans la matière. J’essaie de ne pas réfléchir. « Il faut d’abord que le mental se mette au diapason de l’Inconscient », lit-on au début du Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, d’E.Herrigel, que je suis en train de relire. « Cet état de non-conscience ne s’obtient que lorsque l’archer, parfaitement vidé et débarrassé de son ego, ne fait plus qu’un avec l’amélioration de son habileté technique », écrit encore Daisetz T.Suzuki en préface. Je fais mes bandes comme un musicien débutant fait ses gammes au piano, maladroitement, avec persévérance.

S’exprimer n’est pas une question de talent. Des émotions sont là. Elles doivent sortir, coûte que coûte. Tant pis si c’est moche ou banal. Dès que je commence à prendre trop de temps pour choisir une teinte, la magie se perd. J’apprends à laisser aller mes pinceaux.

Lavrut est devenu ma nouvelle destination préférée. Aussi convoitée qu’un magasin de vêtements, mais autrement plus puissante, car elle ne fait que me fournir des outils. À moi, ensuite, de me déployer sur la feuille.

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
gdormoy@lexpress.fr

Illustration: Charlotte Molas

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