Un autre versant de moi

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

En septembre, j’ai participé à un shooting peu commun. Clara Blocman-Petit, la fondatrice de la marque de lingerie Ysé, m’a demandé si j’accepterais de participer à son nouveau projet : répondre à une interview en podcast sur mon rapport au corps, puis révéler ce corps en photo.

Je ne me trouve pas photogénique et je refuse la plupart des sollicitations des marques mais j’ai accepté celle-ci sur le champ. J’étais en confiance car j’avais déjà interviewé Clara. Son esprit, son goût pour le naturel, sa voix grave m’avait plu. J’appréciais le travail de Jean-Philippe Lebée, le photographe avec qui Ysé a l’habitude de travailler. Poser nue, même partiellement, m’excitait. C’était nouveau et ça avait de fortes chances de ne jamais se reproduire. J’y voyais l’opportunité d’apprendre des choses sur moi. Et puis j’adore les shootings, voir le ou la photographe chercher l’image, lâcher prise, m’abandonner à sa méthode, si différente d’une personne à l’autre.

Ils ont déboulé dans mon salon à quatre : Jean-Philippe, Thomas pour réaliser la vidéo, Marine pour la prise de son du podcast, Clara pour m’interviewer et superviser. Mon petit appartement s’est rempli de leurs gros sacs de matériel, de leur esprit d’équipe et de leurs habitudes – Jean-Philippe a aussitôt allumé une enceinte et la voix de Nina Simone a envahi l’espace.

Mark était dans la pièce d’à côté, il a plaisanté : « D’habitude, sur les shootings de mode, c’est plutôt du rock, non ? Un jour j’étais sur celui de Terry Richardson, ils écoutaient du Iron Maiden. » Une vague d’effroi a parcouru l’échine de nos invités. Ils n’auraient pas pu se sentir plus éloignés du photographe banni du secteur en raison de multiples accusations d’agressions sexuelles.

Je me suis éclipsée dans notre chambre pour me mettre en débardeur et en culotte, des vêtements dans lesquels je me sentais à l’aise, que j’avais moi-même choisis deux jours plus tôt à la boutique. J’étais dans une bonne période : ventre plat, pas de compulsion, poids de forme, les conditions idéales. J’ai tout de même ressenti une légère appréhension avant d’apparaître devant eux en petite tenue.

Je me suis alors remémoré la discussion que j’avais eue quelques mois plus tôt avec Clara, au sujet de mon article pour L’Express sur le changement de regard des marques de lingerie depuis #metoo. L’époque n’est plus au male gaze, ce regard masculin concupiscent, mais à une approche du corps plus saine et plus confiante. Ysé en est l’exemple, prompte à mettre en scène une Jill Kortleve, mannequin très à l’aise avec ses petits bourrelés.

Le shooting a commencé. J’ai rapidement cessé de me réfugier derrière mon sourire. Le Leica de Jean-Philippe était un appareil si doux – on n’entend quasiment pas l’obturateur – que je n’avais pas l’impression d’être mitraillée. Ni d’être jugée. « Vis ta vie, bouge sans faire attention à moi, m’encourageait-il. Tu veux bien t’asseoir sur l’accoudoir ? C’est beau ça. »

J’ai entendu beaucoup de « C’est beau ça » ce jour-là. Des mots qui ont restauré beaucoup de choses. Clara, Jean-Philippe, Thomas voyaient de la grâce dans mes mouvements, dans la ligne de ma nuque, dans un muscle de mon dos. Ils captaient une beauté qu’ils étaient seuls à voir.

À un moment, je suis allée me changer. J’ai enfilé un bas de pyjama fleuri, rien en haut. Je ne voulais pas que l’on voie mon sein ou ma cicatrice sur les images, mais je n’avais pas non plus envie de me cacher entre les prises. Ça m’aurait bloquée, j’aurais perdu en naturel. Pour la première fois de ma vie, je suis donc apparue torse nu devant deux mecs et deux filles que je connaissais à peine.

Le fait d’avoir eu un cancer du sein et d’avoir montré mes seins à une kyrielle de médecins m’avait-il déjà détendue ? Je n’en suis même pas sûre. Je n’ai jamais été très pudique. L’ablation n’a pas changé grand chose.

Je leur ai laissé voir ma cellulite, ma cicatrice, mon petit sein restant, mes pieds calleux de fin d’été, mes mollets mal épilés. Je savais qu’ils ne retoucheraient pas, mais je leur faisais confiance.

Et les images se sont révélées magnifiques. J’ai découvert mon corps comme je ne l’avais jamais vu. Mon dos surtout – les côtes apparentes, les taches de rousseur, les plis. Ma nuque dégagée, mon ventre dessiné, mon genou plein, mes mains rosées.

Je suis heureuse d’avoir ce corps, et de pouvoir garder une trace de ce qu’il est à 43 ans. Je me reconnais dans ces images. Elles ne sont pas trop éloignées de la réalité. J’étais presque vraiment comme ça ce jour-là. Merci Jean-Philippe, Thomas, Clara d’avoir su capter une grâce que je ne me connaissais pas.

Les photos et la vidéo sont visibles sur le site d’Ysé.
Le podcast, épisode 2 d’une série intitulée Intimité, est accessible sur les plateformes habituelles (Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify).

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
gdormoy@lexpress.fr

Illustration: Charlotte Molas

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