Laisser partir

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Cette semaine, je me suis rendue à ma dernière signature en librairie. J’en ai savouré chaque instant. L’échange cordial avec Renny et Marie, les libraires très investis du Comptoir des mots, rue des Pyrénées (Paris XXe). L’accueil de mes lectrices – et d’un lecteur ! – dont plusieurs de longue date. Le temps de l’interview, des questions-réponses, de la séance de dédicaces. Tout avait le goût des dernières fois.

J’en ai décidé ainsi, la promo s’achève. C’est moi qui y mets fin, mais l’intérêt des médias et des libraires était également moindre ces dernières semaines. Chacun passe à autre chose. En mai dernier, quand mon chirurgien m’a rendu mon manuscrit, qu’il venait de relire, il a eu cette phrase importante : « Nous, les soignants, vivons dans la maladie. C’est notre univers. Vous, vous étiez une patiente, nous vous avons guérie, maintenant il faut partir. » Je lui ai expliqué que j’avais fait le choix d’écrire un livre sur le sujet, que cela décalerait mon départ, que j’avais besoin de transmettre mon témoignage avant de me détacher du cancer. Mais je savais qu’il avait raison. Ses mots m’ont déculpabilisée : vouloir quitter cet environnement est bon signe, je ne dois pas m’en vouloir d’avoir envie de m’éloigner de ce qui me maintiendrait dans la maladie. Le cancer n’est pas un état. Même malade, j’ai veillé à ce qu’il ne me définisse pas.

Je ne l’ai jamais minimisé non plus. Je l’ai vécu pleinement. J’ai écrit tout ce qu’il m’inspirait. Je l’ai disséqué tant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à en faire. Lors de cette dernière rencontre, j’avais l’impression de parler de quelque chose qui m’était arrivé il y a très longtemps. J’ai réalisé que c’était le cas : deux ans se sont écoulés depuis la découverte de la tumeur. Le livre m’a maintenue proche de cette période de ma vie, mais tout cela est aujourd’hui derrière moi.

« Tu n’as pas  peur que l’étiquette du cancer reste collée à ton image ? », s’inquiètent certains proches. Non. Je n’ai aucun contrôle sur l’image que les gens ont de moi. Ils peuvent donc continuer à m’associer au cancer, cela ne me dérange pas. Je n’en ai pas honte. Cette épreuve fait partie de moi, elle m’a aidée à me construire. Mais je suis déjà ailleurs. Les autres finiront bien par s’en rendre compte.

« Que va devenir le groupe de soutien Facebook que tu as créé ? », m’ont demandé plusieurs lectrices avec qui j’évoquais le sujet. Après réflexion, j’ai décidé d’en rester l’administratrice. Il y règne une bonne ambiance, les membres y trouvent de l’aide, je tiens à ce que cela continue. Et comme c’est à moi que s’adressent les nouvelles arrivantes, il me semble logique et naturel de continuer de les accueillir. Je me contente de ne plus lire les messages qui y sont postés.

Cela ne signifie pas que je ne souhaite plus parler de cancer. Je sais que je constitue désormais un repère pour beaucoup. Cela ne me pèse pas. Je suis heureuse de pouvoir aider comme j’ai été aidée. Je serai toujours disponible pour une personne qui vient d’apprendre qu’elle est malade et qui se sent perdue. Mais je ne serai plus l’initiatrice des échanges.

Je continuerai également de prendre plaisir à parler du livre avec les personnes qui le souhaitent. Je ne me lasserai probablement jamais d’apprendre qu’il a pu être utile à quelqu’un. Et j’apprécie les discussions qu’il a le pouvoir d’amorcer.

J’ai hésité à écrire cette lettre maintenant. Décembre est désormais pour moi le temps des contrôles annuels – mammographie, échographie, IRM, TEP scan – afin de vérifier que tout va bien. Je dois composer avec le risque de récidive. Si j’avais été superstitieuse, j’aurais attendu d’avoir passé cette période pour vous faire part de mon ressenti. Mais je suis confiante. Je me dis aussi que si l’on me découvre quelque chose, ce sera une autre histoire. Un autre chapitre qu’il sera temps de voir comment aborder. Je n’en suis pas là. Pour le moment, je laisse partir ce qui m’a tant aidée à avancer, et dont je n’ai aujourd’hui plus besoin.
 

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
gdormoy@lexpress.fr

Illustration: Charlotte Molas

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