Se défaire du présentéisme

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le

Dans sa dernière newsletter Boss With Me, Lisa Gachet, fondatrice de la marque de mode Make My Lemonade, écrit qu’elle a du mal à travailler de chez elle. Elle y est plus au calme, mais elle craint que, si elle n’est pas là, on pense qu’elle glande. Cette confession m’a stupéfaite. Allons bon. Si même une cheffe d’entreprise, a priori plus libre de ses mouvements que n’importe quel salarié, admet qu’elle a « été formatée au présentéisme », c’est que le phénomène est d’importance.

Je m’imaginais être la seule à le subir. Je parle dans mon livre de ma difficulté à partir en congé maladie. Je pensais depuis m’être libérée de cette croyance selon laquelle il faudrait être visible en permanence sur son lieu de travail pour exister et être bien considéré.

Mais la croyance est trop bien ancrée. Dans ma mission actuelle chez Sézane, ça en devient absurde : tout au long du mois de novembre, j’ai culpabilisé de partir à 17h30 chercher mon fils à l’école – Mark était en voyage – alors que l’on se moque de mes allées et venues : je suis là-bas libre d’organiser mes journées comme je l’entends, personne ne dépend de ma présence, peu importe que j’écrive mes articles au bureau ou chez moi. Mais on ne change pas du jour au lendemain des habitudes prises dans l’enfance.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dès l’école, on m’a appris que faire acte de présence était plus important que d’être efficace. Jusqu’à la terminale, j’ai étudié dans un établissement qui imposait aux élèves d’être présents dans les locaux de 8h30 à 16h30 quoi qu’il arrive. Dans l’un de mes premiers boulots, j’ai le souvenir d’avoir été reçue le premier jour par la DRH. « Tu prends ton après-midi ? », avait-elle lancé, narquoise, à un collègue qui quittait son bureau à 17h. J’avais reçu le message cinq sur cinq : pour être bien vu, il fallait rester travailler tard. Précepte que, par la suite, aucun de mes chefs successifs n’a démenti.

Pourtant, quand j’en discute avec des personnes qui vivent à l’étranger, je me rends bien compte qu’hors de France, il y a d’autres manières de faire. OK, au Japon, c’est pire. Mais à Amsterdam, où vit mon amie Chiraz, on peut aller chercher ses enfants à 17h à l’école, tous les jours s’il le faut. À Vienne, en Autriche, où habite mon amie Isabelle, on part des bureaux à 18h. Évidemment, en France comme à l’étranger, tout cela dépend de son type de travail. Mais tout de même : ici, plus qu’ailleurs, la tendance générale est au départ tardif – avec, en revanche et contrairement à ce qui se fait par exemple au Royaume-Uni – une vraie pause déj. Chacun ses rites.

La grève actuelle m’a fait réfléchir. Jeudi 5 décembre, comme beaucoup de gens, j’ai opté pour le télétravail. D’habitude, je n’aime pas trop ça. Justement parce que ça signifie sortir du cadre. Je préfère travailler hors de chez moi, dans un lieu dédié, entourée de collègues. Enfin, c’est ce que je croyais. Car en réalité, ce jour-là, j’ai pour la première fois savouré à sa juste mesure le fait de pouvoir rester au chaud, faire une sieste quand j’en ressentais le besoin, puis carburer seule, dans le silence de mon salon. Ma productivité m’a surprise.

Le soir-même, une conversation avec Mark m’a fait réfléchir. Sur Instagram, une jeune bookstagrameuse qu’il suit a déclaré qu’après ses études, elle ne ferait pas un « nine to five job » comme tous les gens qu’elle croisait dans le bus aux heures de pointe. En français, elle refusait d’avoir des horaires de bureau. Il a pris son attitude pour du mépris. Je préfère y voir un changement de mentalité intéressant. Car, même en France, je remarque que les moins de 25 ans abordent différemment le monde du travail. Ils refusent de monter dans la roue de hamster. Comment ne pas leur donner raison ?

Le changement tient à l’évolution des technologies. On a aujourd’hui tant de moyens techniques pour travailler et communiquer partout qu’il serait dommage de continuer de le faire chaque jour du même endroit. Dans bien des cas, le travail d’équipe reste bien sûr nécessaire, mais il n’a plus rien de systématique.

J’ai envie d’explorer de nouvelles façons de faire, moins normées, plus personnelles. Je suis convaincue que certaines s’avèreront plus efficaces. Mais pour cela, je dois commencer par me libérer de mes propres habitudes.

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L’auteur

Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
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Illustration: Charlotte Molas

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