Le racisme par celles qui le vivent

Géraldine DORMOY-TUNGATE, publié le , mis à jour à

Le débat actuel sur le racisme provoqué par la mort de George Floyd m’a donné envie d’entendre les personnes qui, dans ma communauté, en souffrent le plus. Mercredi, j’ai donc lancé un appel à témoins : « Écrivez-moi ce que vous souhaitez partager avec nous, ce que la situation vous inspire, ce que vous aimeriez qu’un public majoritairement blanc sache, ou tout autre chose. »

Les réponses que j’ai reçues sont d’une grande richesse. Je suis, en particulier, frappée par la répétition de certaines expériences décrites : la pression familiale à travailler plus car la vie est plus dure pour les personnes non blanches, la récurrence insupportable du « Tu viens d’où ? », l’hermétisme des entreprises, l’absence de dialogue sur le sujet (meilleur moyen de nier les problèmes)… Autant d’éléments qui mettent en lumière le caractère systémique du racisme dans notre société.

J’ai essayé de peu retoucher ces textes. Au début je pensais n’en choisir que des extraits, mais tout ce qui est dit m’intéresse. Chaque confidence m’aide dans ma prise de conscience. Ces témoignages sont si puissants et si construits qu’ils portent en eux une force que je me sens le devoir de vous transmettre telle quelle. Et puis, comment pourrais-je me permettre de tronquer les messages de personnes dont on a déjà tant confisqué la parole ? Cette newsletter est donc la plus longue que je vous ai jamais envoyée. L’une des plus importantes aussi. Merci à toutes celles qui l’ont rendu possible.

Vanessa : « On se souvient tous du jour où l’on a découvert que l’on était noir »

« C’est très souvent à l’école, pour ceux d’entre nous qui ont grandi en France hexagonale, que l’on se découvre « Noir.e ». Ne pas être invité aux anniversaires, refuser de nous donner la main, les moqueries, les railleries… Ce premier rejet, c’est notre expérience commune. On se souvient tous du jour où l’on a découvert que l’on était noir !

Ensuite, il y a l’absence de représentation de manière générale. Dans les médias, dans l’art, dans les milieux politiques, quid des personnes non-blanches dans les milieux militants écologistes ? Être systématiquement catalogué comme un artiste urbain ou ne pas voir son succès reconnu car il dérange (Booba, Aya Nakamura…) ou être relégué à la catégorie « musique du monde » par pure paresse intellectuelle.

Les médias, les entreprises, les partis politiques ont souvent recours à l’utilisation de ce que l’on appelle un token pour feindre une pseudo ouverture d’esprit (Harry Roselmack sur TF1). Recruter un.e « gentil.lle Noir.e », c’est à dire vu.e comme non problématique selon les codes de la société dominante (souvent métisse, antillais, rarement musulman.e, plutôt clair.e de peau…). L’arbre qui cache la forêt.

Devoir justifier de son humanité et payer le prix émotionnel du racisme. Prendre le risque de perdre ses amis en abordant le sujet du racisme tant il est tabou dans notre société. La France qui n’accepte pas son passé colonial est un sujet difficile à aborder avec des personnes blanches (Robin Diangelo en parle dans son livre La fragilité blanche).

Être victime et devoir expliquer pourquoi une réflexion, une œuvre, une attitude sont problématiques. Ce n’est pas notre rôle de faire l’éducation des personnes blanches et non-noires sur le racisme anti-noir.

Toutes les réflexions passives agressives sur notre couleur de peau, la nature de nos cheveux, la morphologie de nos corps, « C’est marrant tu n’as pas d’accent ! » ou encore le « T’es belle pour une Noire ». Pour une femme, devoir justifier ses choix esthétiques. « Pourquoi tu ne fais pas ça avec tes cheveux ?! Je connais une Noire elle les coiffe comme ça. » Les femmes sont plus sujettes à la negrophobie liée à leur apparence physique. Constater qu’une tendance, une morphologie est vulgaire sur une personne noire mais tellement cool sur les autres.

Les hommes, c’est l’hyper masculinisation, l’homme noir est forcément fort, forcément viril, forcément violent (Marianne et le garçon noir de Leonora Miano). Ils doivent se battre dix fois plus que les autres pour s’élever socialement dans une société dominée par des personnes blanches. Ou se cantonner à des domaines clichés comme la musique, le rap, le foot.

On ressemble systématiquement à la seule personne noire qu’ils connaissent. Pour moi, plus jeune, c’était Marie-José Perec.

La violence des médias. Exemple : l’article du ELLE intitulé « Black Fashion Power ». Extrait : « Dans cette Amérique dirigée pour la première fois par un président noir, le chic est devenu une option plausible pour une communauté jusque-là arrimée à ses codes streetwear. »

Le pillage des cultures (Musée du Quai Branly) et l’appropriation culturelle sans jamais que les concernés ne prennent part au projet et/ou n’aient leur mot à dire et/ou n’en perçoivent les bénéfices.

L’exotisation des corps noirs. Entre dégoût, fascination, hyper sexualisation et fantasme. Les femmes seraient toutes des panthères sauvages dotées de qualités exceptionnelles au lit et les hommes généreusement dotés…

Et on n’oublie pas non plus le Noir.e = sale, manque d’hygiène, pauvreté.

« Je suis presque aussi noire que toi ! » lors du retour de vacances. C’est vraiment agaçant. Vous voulez notre couleur de peau ? Prenez aussi nos oppressions. »

Gaële : « J’ai beaucoup de mal à dire et à entendre « un Noir » 

« Un des enjeux importants qui émerge lorsqu’on parle des questions d’identité est le choix des vocables et autres adjectifs. Mon mari est africain, métis, et notre fille l’est également, donc. J’ai beaucoup de mal à dire et à entendre « un Noir », « une Noire », « les personnes noires ». Essentialisme réducteur, souvent péjoratif, quand il n’alimente pas les tensions communautaires (y compris lorsque cette réduction vient des intéressés eux-mêmes). On ne dit pas « les Jaunes » pour parler des asiatiques. Quand on commence à dire Africains, Afro-descendants, Afro-americains, on voit vite que le choix des mots nous situe de manière plus juste dans le débat, sans le poids des représentations stéréotypées ou autres stigmates (« le corps noir » par exemple). Je ne dis pas que c’est simple, juste que ce sont de vraies et profondes questions.

De même que, pour ma part, j’ai aussi du mal à me définir comme blanche. Je suis blonde, mes yeux sont bleus, ma mère est bretonne, mon père juif séfarade, ma fille métis. Donc la case ne me convient pas. Lisez des choses sur l’histoire de Rachel Dolezal et cette controverse américaine, c’est très intéressant [Rachel Dolezal, militante pour les droits des Afro-Américains, s’est prétendue noire, jusqu’à ce que ses parents, tous deux blancs, révèlent la vérité] ! Peut-on s’auto-definir dans son appartenance éthnique ?

Astan Konate : « Être Bounty. Assumer d’être noire… et de privilégier les savoirs, les pratiques, les modes de vie et de développement des Blancs pour être acceptée. »

« Le Bounty. Vous connaissez probablement cette barre chocolatée avec cette couche noire à l’extérieur… et ce cœur coco blanc à l’intérieur. C’est comme ça qu’on qualifie parfois ces noirs, comme moi, nés en Europe (et dans mon cas en France), qui ne connaissent pas vraiment l’Afrique, leur pays originel. Et qui y sont donc perçus comme blancs. Bounty. Ça exprime à merveille la difficulté à être qui a été la mienne. Comme une dualité identitaire, d’autant plus forte que je ne parle pas ma langue maternelle.

Je suis une femme noire de 45 ans. Née et grandie en France de parents maliens. Qui ont fait le choix à la fin des années 60 de venir travailler dans les usines en manque de main-d’œuvre locale. Profitant de cette immigration encouragée comme d’une opportunité d’accéder à une vie meilleure. Avoir de l’argent. Plus de confort moderne. Offrir à leurs enfants l’accès à l’école. À l’éducation. Et donc la possibilité de nous émanciper d’un pays et d’une famille où le poids des traditions était tel qu’on mariait encore de force les jeunes femmes à 13 ou 15 ans… faisant d’elles des mères, des épouses.

J’ai donc été élevée en région parisienne, avec cette conscience d’être noire, d’échapper à ma condition de femme, et d’avoir la chance de pouvoir accéder à une vie plus libre et de me réaliser autrement que ma mère ou d’autres femmes et filles restées là-bas au pays.

J’ai ainsi été nourrie et construite dans un système blanc avec longtemps ce sentiment d’échapper à ma vision d’une Afrique ancienne, patriarcale, qui n’accorde que peu de valeur et de considération aux mères et à leurs filles.

J’ai cultivé ma blancheur intérieure et pris soin de ma couleur noire. Bercée par la culture malienne très présente à la maison et dans mon quotidien à travers les plats, les fêtes, les tissus, la musique, les séances de tressage… tout un langage émotionnel reconfortant et familier fait de sons, de gestes, d’odeurs qui m’a permis de nuancer ma vision du poids des traditions et de nos héritages.

Être Bounty. Assumer d’être noire… et de privilégier les savoirs, les pratiques, les modes de vie et de développement des Blancs pour être acceptée. Me retrouver souvent dans cette situation d’être la seule noire parmi les Blancs. Comme une chance. Comme accéder à un privilège. Comme avoir gagné mon pass pour cette vie meilleure tant espérée. Promesse illusoire d’une vie normale… car j’ai vite été rattrapée par un racisme silencieux… qui n’était pas verbalisé mais s’exprimait dans presque toutes les étapes importantes de cette construction… Comme chercher un stage (et être la seule de sa promotion à ne pas en trouver). Prendre un rendez-vous avec mon nom d’épouse et attendre comme convenu pour visiter un appartement (et comprendre finalement que le proprio est celui qui est passé devant moi 30 minutes auparavant). Demander un entretien avec ma responsable des RH d’une grande entreprise d’une tour de la Défense pour demander une évolution légitime après avoir été félicitée (et s’entendre dire de ne pas me plaindre et d’avoir suffisamment pour manger).

Avoir mal. Tellement. Pleurer en silence. Accepter comme une résignation cette réalité. Et m’estimer chanceuse d’être une des rares à accéder à ces cercles privilégiés ! Essayer de garder la tête haute… et avancer… avec la rage et la force de s’en sortir, en étant plus patiente. En faisant dix fois plus. Ébranler au passage chaque fois un peu plus la confiance et l’estime de moi. Et faire grandir l’air de rien cette peur toujours un peu plus présente de ne pas être choisie. De ne pas réussir à m’en sortir. De n’être considérée que par ma couleur de peau.

Il m’aura fallu quarante ans pour ne plus me cacher derrière la symbolique d’une barre chocolatée. Et accepter celle que je suis. Pour comprendre et prendre conscience que j’étais riche de la diversité de cette double culture. À la fois noire/malienne et blanche/française. À l’intérieur comme à l’extérieur. Cette réconciliation et acceptation de celle que je suis s’est matérialisée il y a cinq ans, quand j’ai eu ma fille, métisse. Elle m’a laissé entrevoir une vie meilleure.

Je suis noire dans mon pays originellement de Blancs… blanche dans mon pays originellement de Noirs… et riche de l’être. »

H. : « Ce n’est pas à moi d’avoir peur »

« J’ai hésité avant de répondre à ton appel parce que je trouve hallucinant de ne pas « connaître de Noirs » puis je me suis dit que si tu n’as pas eu cette chance :) il fallait justement qu’au lieu de m’en sentir offensée je partage et fasse le pont.

Au fond, rien de plus humiliant que d’avoir à scander dans les rues que la vie des Noirs compte autant que celle des autres. Avoir à s’abaisser à l’expliquer est affligeant et pourtant c’est nécessaire car en 2020 comme en 1635 on dispose de la vie d’êtres humains en fonction de leur mélanine. Ce que je ressens surtout c’est de la colère.

Dieu sait que j’ai horreur de la victimisation mais en toute objectivité être Noire en France n’a jamais été une sinécure. En dépit d’être née à Paris, d’y avoir grandi, étudié, travaillé, il subsiste depuis toujours cette question qui en devient douloureuse : « Tu viens d’où ? » A priori c’est anodin, en réalité c’est ressenti comme une pique, car la réflexion sous-jacente est « Tu ne viens pas d’ici, tu es noire. »

Le racisme je ne l’ai jamais connu enfant. J’ai grandi dans la plus belle mixité possible. C’est dans ma vie d’adulte que ça a commencé à prendre forme de façon insidieuse. D’abord l’étonnement à l’étranger, où voir une femme noire qui ne soit ni une prostituée, ni une réfugiée, ni une nounou interloquait beaucoup les gens. Je n’avais pas le profil de la touriste avec du pouvoir d’achat… Je me disais que j’avais bien de la chance de vivre à Paris où jamais je n’avais été dévisagée de la sorte.

L’expérience que je voulais partager est la plus récente. On m’a attribué un nouveau client à l’agence, après un premier échange de présentation en bonne et due forme par mail nous nous rencontrions pour la première fois physiquement. Cet interlocuteur a purement et simplement dit qu’il ne souhaitait pas travailler avec moi. « Je ne lui convenais pas. » Ses yeux étaient pleins de haine, il me méprisait et ne cachait absolument pas ses opinions politiques d’extrême droite. Ça avait au moins le mérite d’être franc.

Je ne me suis pas démontée, j’ai conservé ce client tout en travaillant dans l’ombre. Non pas pour lui faire plaisir mais parce que j’avais décidé MOI de l’éviter car après tout « il ne me convenait pas ». Je faisais bonne figure lors des réunions, j’essayais de peser mes mots et de rester souriante et polie car c’était mon devoir de professionnelle. En réalité je craignais ces rdv, j’avais des boules dans le ventre les veilles de présentations, je faisais relire mes mails 60 fois avant de les envoyer de crainte de provoquer un malentendu. J’avais peur.

Et c’est là le problème, ce n’est pas à moi d’avoir peur, ce n’est pas à moi d’avoir mal au ventre, ce n’est pas à moi de faire profil bas. Le racisme est un délit ! C’est à lui d’avoir honte ! Sauf qu’il n’a pas honte et qu’il s’en fout royalement car toute la société va dans son sens. Il se sent dans son bon droit en tant que Français blanc et personne ne viendra remettre ça en cause. Elle est là l’injustice, c’est ça qui fait mal.

Ce qui se passe aujourd’hui ne fait que nourrir le ressentiment et la douleur des Noirs. Cette douleur existe, elle est latente, lourde et aiguë. C’est le poids du passé, de l’Histoire et les incertitudes de l’avenir. Et on aimerait juste qu’elle cesse. »

M. : “Tu n’es pas une Noire comme les autres”

Mon père était fonctionnaire international aux Nations Unies. Nous avons beaucoup voyagé dans mon enfance et fréquenté les établissements français des différents pays où nous avons séjourné. Le Lycée Français de New York est de loin celui que j’ai le plus apprécié par sa diversité et l’ouverture d’esprit des enseignants et des élèves. Je n’ai jamais été confrontée a du racisme apparent, j’ai toujours eu des ami.e.s de cultures et d’origines différentes. Cependant, j’ai souvent entendu cette réflexion lors de discussions avec des Européens et des Français en particulier : “Tu n’es pas une Noire comme les autres.” Petite fille, je n’y accordais pas d’importance. Adolescente, je me disais que c’était à cause de mon style différent : une véritable fashionista !  Adulte, j’ai fini par comprendre que ces “ami.e.s” classaient les Noirs dans deux catégories. Ceux qui avaient reçu une certaine éducation, vivaient une bonne partie de leur vie en Europe où aux États-Unis, et surtout menaient le même train de vie que le leur et… « les autres ». Les « sous-développés », pas du tout “éduqués », les pauvres qui « vivaient dans des cases ». Un racisme très subtil… qui au fil des années devint de plus en plus évident.

Hélène : « Être métisse présente d’autres complexités »

« En tant que métisse, j’aimerais témoigner. Les jours qui ont suivi la mort de George Floyd m’ont fait de nouveau me plonger dans cette problématique abyssale qui est : comment vivre sereinement en tant que Française non blanche ? Je n’ai jamais vécu de
violences policières, ni de violences racistes. J’ai ce privilège de ne pas vivre en banlieue et de ne pas être noire mais métisse. Être métisse présente d’autres complexités. C’est terrible à dire, à écrire, mais c’est le constat que je fais.

La violence pour moi a toujours été plus sourde. Elle est systémique.

Voici quelques pistes :

J’ai fait des études supérieures, à Paris, dans le milieu culturel. À partir de mes 18 ans, j’ai TOUJOURS été la représentante involontaire de minorités éthniques. Que ce soit au cinéma pour un film indépendant, à une exposition dans un musée (HORMIS pour l’expo du musée d’Orsay, Le modèle noir), à l’opéra ou au théâtre.

Il ne se passe rien d’horrible factuellement mais c’est comme être une femme dans un monde d’hommes. Le monde n’est pas pensé pour les femmes, il n’est pas pensé non plus pour les Non Blancs (les vêtements, le maquillage, les produits cosmétiques).

On me demande systématiquement d’où je viens. Sincèrement par curiosité, sincèrement sans se rendre compte du caractère déplacé que peut contenir la question.

Les questions identitaires ont été pendant longtemps obsédantes. Il y a peu de représentations de français non blancs, ce qui engendrait chez moi pas mal de questions. Les discours politiques nauséabonds ont atteint une partie de leurs objectifs : remettre en question la légitimité de mon identité. Qu’est ce qui fait de moi une Française ? Légalement le droit du sol, mais sinon ? je n’existe pas (ou si peu) dans les magazines, les films, les postes importants des entreprises.

Récemment je me disais qu’une partie du problème serait réglée quand, dans un reportage montrant des jeunes de la 2e ou 3e génération, on arrêtera de penser banlieue, milieu défavorisé, délinquance.

J’observe que pour aller plus loin dans les réflexions, il va me falloir acquérir un vocabulaire plus large, plus précis. Et puis il faut s’informer. Le mouvement de fond est amorcé, par les podcasts, la littérature. Mais pas par les médias dominants. Et il est très lent.

Je suis toujours à la recherche de lieux vraiment mixtes. Ma dernière découverte à Paris a été le restaurant BMK Paris-Bamako, près de la Gare de l’Est. Ils servent des plats traditionnels, avec une version végétarienne à chaque fois, et la clientèle est très représentative de la France aujourd’hui à mon sens. »

Fatma : « J’ai déjà été contrôlée brutalement par la police. La peur fait que je me suis tue. » 

« Ce qui se passe aux États-unis est affligeant même si ça nous dépasse. Leur système est fondé sur leur passé raciste. En France, nous ne sommes pas épargnés. Ce n’est pas juste les Noirs qui en pâtissent. Notre histoire fait que les Noirs et les Arabes sont presque logés à la même enseigne. C’est devenu encore différent avec les attentats.

Pour ma part, je peux te dire que j’ai peur de la police. J’ai déjà été contrôlée brutalement, jeune et moins jeune. La peur fait que je me suis tue. Leur regards méprisants sur moi et leur perversion pendant leur interrogatoire m’ont glacée. J’ai grandi dans un village avec que des Blancs, on était cinq familles de couleur. On était entourés de Mantes-la-Jolie et des Mureaux, donc on était considérés commes les bons petits Arabes et Noirs du village, pas comme ceux des cités d’à côté. Toute ma vie j’ai eu des remarques racistes. Au travail, dans la rue, dans la vie civile. Je rétorque à chaque fois. J’ai toujours vu et senti que je ne serai jamais française dans le regard de beaucoup de mes compatriotes français blancs. On nous renvoie toujours à nos origines, tout le temps. C’est épuisant. Et c’est triste mais tu t’y fais.

La France a beaucoup de problèmes avec le racisme. Le fait même que les Blancs soient à la tête du pouvoir et « les minorités » – comme ils disent – soient ostracisés ou utilisés pour se donner bonne conscience est une forme de racisme. »

Michèle : « L’Afrique et les Noirs sont souvent perçus ici comme une masse compacte »

« Je suis Docteure en pharmacie et réflexologue. Je suis Noire d’origine africaine. Je devrais dire d’origine béninoise car aucun Français ne dit « Je suis d’origine européenne ». L’Afrique et les Noirs en général sont souvent perçus ici comme une masse compacte alors que cette communauté en France est diversifiée et ne se vit jamais comme uniforme.

La France elle-même comporte des territoires peuplés de Noirs français originaires :
– des Antilles (qui sont françaises depuis plus de 400 ans !!!) d’ascendance africaine,
– de La Réunion elle-même peuplée outre des Noirs d’ascendance africaine, d’Indiens à peau foncée ou non
– de la Nouvelle Calédonie peuplée de Kanaks à peau noire mais d’ascendance mélanésienne.

Il existe en outre sur le territoire français métropolitain des Noirs d’origine africaine issus des anciennes colonies qui y ont fait souche, donnant à la France des enfants français de fait. Beaucoup d’Africains francophones sont venus ici pour leurs études et y sont restés, faisant couple avec des français blancs ou d’autres Noirs.

En France, il y a donc des Noirs de toutes origines, de toutes sortes d’histoires, de toutes classes sociales, de tous métissages… qui sont des Français ou des Franco-quelque chose. Il me semble que l’on pourrait faire un parallèle avec vous qui êtes en couple mixte et qui avez un fils franco-britannique. Il se peut que votre fils soit perçu comme Britannique en France et comme Français en Grande-Bretagne alors qu’il se vit peut-être simplement comme Français d’origine britannique car il vit et est scolarisé dans un environnement majoritairement français. Il peut être simplement, joyeusement, harmonieusement un mélange de ses deux origines, parler les deux langues ou pas, ne pas se poser plus de questions que cela sur ses origines.

Imaginons le même vécu chez une personne dont les parents ou grands-parents viennent d’ailleurs que le territoire métropolitain. Cette harmonie rencontre très tôt parfois l’extérieur qui catégorise. Lorsque votre couleur se voit (ça me fait tellement drôle d’écrire cela), vos origines se voient et vous êtes soumis à des stéréotypes si nombreux qu’ils surgissent n’importe où et n’importe quand, même lorsqu’ils ne sont pas malveillants.

Beaucoup de gens se sentent autorisés à commenter votre couleur, vos goûts alimentaires, la couleur de vos vêtements, la texture de vos cheveux, votre niveau d’instruction, votre réussite, votre portefeuille, votre ressemblance avec telle célébrité alors que vous ne lui ressemblez pas (les Noirs comme les Asiatiques sont souvent taxés de se ressembler alors qu’aucun Blanc ne dira que les Blancs se ressemblent tous). Tout le monde n’est pas malveillant mais tout le monde a des stéréotypes et des idées reçues gênantes.

Je suis d’une génération de Noirs (j’ai 58 ans) qui a grandi sur le sol d’Afrique avec la langue française et quelques ascendants blancs français, je suis pétrie de culture française (la plus grande population francophone vit en Afrique et la Francophonie n’existerait pas si l’on retirait les Africains).

Quand on est né dans un pays où les noirs sont majoritaires, l’on ne se pose aucune question sur sa couleur, on n’a même pas conscience que l’on a une couleur. Vous grandissez donc en n’ayant aucun doute que votre valeur humaine ne dépend pas de cette couleur. Quand vous grandissez dans un pays où votre couleur est minoritaire, vous intégrez très vite que vous êtes différent, que ce que vous êtes peut-être décidé par autrui et vous forcer à agir ou réagir en conséquence. C’est d’une violence rare même quand c’est bienveillant.

Je pense qu’en France aujourd’hui, on a malheureusement quelques années de retard sur les USA et que l’on vit une discrimination et une violence systémiques moins assumées, moins permises, moins visibles. Les réseaux sociaux ont là fait un travail remarquable de visibilité d’un fait que beaucoup n’imaginaient pas.

Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas mon vécu. C’est celui de mes trois fils, métis (mon époux est de Haute Savoie), qui pourraient rencontrer une violence inattendue à un coin de rue. Ils ne vivent pas la même réalité que moi, femme noire née en Afrique, classe sociale favorisée, Pharmacienne. Les femmes noires sont moins agressées que les hommes noirs mais sont plus sexualisées. Ils ne vivent pas la même chose que leur père, homme blanc de plus de 50 ans, classe sociale favorisée, médecin.

Nous avons quelques discussions animées avec mon époux qui, malgré sa grande culture, n’est jamais et n’a jamais été soumis à aucune des discriminations que peuvent vivre les femmes de tous pays, les minorités de tous genres. »

Muriel : « Même très bonne élève dans un lycée privé du 93, je n’avais pas entendu parler des classes préparatoires »

« Je suis une femme noire de 37 ans qui a grandi dans une ville du 93 quand ce département était encore mixte. Jusqu’au lycée, j’ai eu des camarades de tous horizons et je ne me sentais pas noire mais française avec une famille originaire d’un pays d’Afrique. Je vivais très bien ma double culture. La seule chose qui « troublait » parfois mon insouciance, c’était la rengaine de ma mère : « Tu as eu 15/16/17, c’est bien mais il faut que tu aies 20. Tu dois travailler plus dur car tu es noire et la vie sera plus difficile pour toi dans ce monde. » Je me disais que ces propos reflétaient les difficultés liées à son immigration mais ne me concernaient pas vraiment, moi qui étais née en France.

J’ai quitté le lycée et ma ville du 93 pour mes études universitaires à Paris dans le 5e. À partir de ce moment, j’ai découvert que je n’étais pas un individu lambda mais que, pour beaucoup, j’étais noire, avec des représentations précises. J’ai découvert les mécanismes sociaux qui ont poussé ma mère à ne pas me parler sa langue mais uniquement le français. Lors de ma première année de fac, j’ai eu droit de la part d’une de mes camarades à « T’es noire mais t’es intelligente ». Lors d’un entretien pour un job d’été, alors même que j’avais un bac+4 dans une discipline littéraire et que je rentrais d’un an aux USA où j’avais enseigné dans une université prestigieuse, une agence d’intérim m’a mise de côté pour me faire passer des tests afin de vérifier mes compétences en français (orthographe, vocabulaire) tandis que TOUTES les autres candidates blanches ont reçu une mission sans passer ce test. Au final, on m’a expliqué qu’il n’y avait pas de mission pour moi en mettant ostensiblement mon CV « à la poubelle. »

Depuis mon entrée dans le monde du travail, malgré mon bac+5 et les deux concours exigeants que j’ai réussis (je suis agrégée), on s’est étonné de ma passion pour la littérature ; je dois combattre la condescendance masculine et blanche pour faire entendre ma voix dans certaines réunions ; je suis souvent la seule Noire, voire la seule racisée, sur mon lieu de travail comme je l’ai été à partir de ma 4ème année de fac dans les beaux quartiers de Paris. J’étais et je demeure encore trop souvent une exception aux yeux des gens.

Ma vie personnelle n’est pas en reste. Le regard inquiet ou l’absence de salutation quand j’entre dans certaines boutiques « chics » parisiennes, alors que je porte des vêtements de créateurs, est devenu une habitude à laquelle je tente de ne pas accorder d’importance. En matière de mode, les médias français me renvoient également à mon statut d’outsider car pour être belle, non seulement il faut être jeune et mince mais il faut également être blanche. Rares sont les femmes racisées portées au rang d’icônes face à leur pléthoriques homologues blondes et brunes.

Toutes ces humiliations sont nourries par un racisme culturel le plus souvent invisible aux yeux des non racisés. Certains m’ont dit que j’exagérais, que je voyais trop les événements anodins de la vie sous le prisme de ma couleur de peau. Si j’en parle aujourd’hui avec clarté,
ces humiliations ne m’ont pas toujours sauté aux yeux immédiatement. Je sentais que quelque chose clochait, mais n’arrivais pas à comprendre quoi. J’ai même parfois ressenti de la culpabilité.

Aujourd’hui, j’oeuvre à partager le savoir et la culture auprès des jeunes de tous les milieux, mais en particulier ceux qui sont défavorisés par notre société inégalitaire. Je leur assène que la connaissance et l’esprit critique sont des atouts, des armes indispensables. Même très bonne élève dans un lycée privé du 93, je n’avais pas entendu parler des classes préparatoires. Aujourd’hui, j’y travaille et je souhaite que les jeunes puissent choisir le chemin qu’ils souhaitent en ayant connaissance de toutes les options et afin que nous ne soyons plus des exceptions.

Je travaille partiellement en prépa et majoritairement avec des élèves du secondaire. J’ai enseigné pendant des années en REP [Réseau d’éducation prioritaire] à Paris. Il n’y avait là-bas presque que des élèves noirs ou d’origine maghrébine, car les familles des catégories socio-professionnelles favorisées, souvent blanches, ne souhaitent pas se mélanger à ces élèves, même si elles expriment des valeurs de solidarité. À présent, je suis dans un établissement plus mixte, mais certains préjugés et certaines barrières invisibles persistent. J’ai eu de nombreux élèves racisés qui ont peur d’aller dans plusieurs quartiers de Paris à cause du regard que l’on pose sur eux. Je les comprends, même si je les encourage à se sentir légitimes d’arpenter la ville et le monde comme bon leur semble. »

M. : « J’aimerais que les personnes blanches soient alertes quand il faut corriger un proche qui fait des blagues douteuses »

« En tant que femme noire française (l’ordre n’est pas anodin), je me sens profondément bouleversée et énervée par l’indifférence de beaucoup de personnes blanches de milieux (intellectuels, culturels, économiques) favorisés. Mes « potes » d’école de commerce n’ont pas eu un mot envers la situation sociale actuelle et pas un regard sur le système raciste qui sévit encore en France. J’aimerais que les personnes blanches arrêtent de nier la parole des personnes noires quand elles expriment leurs expériences, les mauvais traitements et les discriminations qu’elles ont subis. Par exemple, j’avais parlé de misogynoir [misogynie envers les femmes noires] à une copine blanche qui m’avait totalement silenciée en me lançant que c’était une bêtise qui n’existait pas.

J’aimerais que les personnes blanches se rendent compte que le racisme, même ordinaire, sévit dans toutes nos sphères privées et pro, et qu’elles soient alertes et proactives quand il faut corriger un proche ou reprendre un collègue qui fait des blagues douteuses. J’aimerais aussi que les femmes blanches à la tête de médias et de marques se questionnent sur le manque de diversité dans leurs équipes et leur communication car l’image participe à la création des imaginaires et à la construction des stéréotypes. J’ai l’impression que les combats féministes émeuvent et fédèrent quand ils sont majoritairement blancs… Mais quand il faut vraiment agir pour les femmes minorisées, il n’y a plus personne. »

Arpita : « Je suis une personne, pas une couleur. »

« Je ne suis pas noire mais bronzée. Indienne à 100%. Depuis que je suis en France, j’ai évolué dans un cercle où je suis l’exception. Aux goûters d’anniversaire, lorsque nous prenions des photos avec seulement les bougies du gâteau allumées, j’étais celle qu’on ne voyait pas sur la photo. J’ai fait des études de médecine dentaire. J’étais l’indienne de la promo comme il y avait le Black de la promo.  A l’hôpital, on m’appelle encore, alors que je suis professeur maintenant, « bollywood ». En vacances, entourée de mes copines de peau blanche, lorsque la fille de l’une d’elles s’est mise à rire quand elle m’a vue pour la première fois, je n’ai pas tout de suite compris qu’en fait elle pensait que je m’étais peint le visage. Ce sont ces petites choses de la vie qui me font voir à quel point, en France, ma peau n’est pas dans la norme.

Le pire fut peut-être, au mariage de mon ex-meilleure amie, d’entendre sa mère me remercier dans son discours, par gentillesse certes, mais en appuyant sur le fait que je venais d’Inde… alors que je vis ici depuis mes dix ans. Un philanthrope très connu, m’a fait remarqué ce soir-là que j’étais effectivement la seule peau mate de la soirée et que ça le choquait qu’on soit aussi peu présent dans le cercle d’une famille française classique. Moi, je n’ai jamais été choquée par le fait que je sois la seule peau mate de ma bande d’amies car je ne vois pas cette couleur qui peut choquer. Quand on me la rappelle, je ne comprends toujours pas ce qu’elle fait dans les discours de remerciement, dans les phrases de flirt maladroit, dans les blagues de collègues. Je suis une personne, pas une couleur. »

F. : « Je deviens la Noire à écouter parce que j’ai fait des études »

« Je suis femme, noire, maman, ayant toujours vécu dans la diversité. J’ai pas mal voyagé pour mon travail en hôtellerie de luxe et haut de gamme. Je suis maintenant en reconversion dans la mode.

J’ai été victime de racisme à plusieurs reprises. Ça fait toujours mal. Cependant, je ne m’attarde pas dessus parce que je refuse de me mettre dans la peau de la victime. J’essaye à ma petite échelle de véhiculer plutôt l’éducation. Maintenant maman de deux métis, je sensibilise mes garçons et leurs copains. Je me suis rendu compte que ce qui pose souci, c’est l’information et l’éducation.

Quand je rentre dans une pièce remplie d’inconnus et de Blancs, tant que je n’ai pas ouvert la bouche, l’a priori subsiste. L’inconfort du public aussi. Dès que je parle, je n’ai aucun accent. Je déroute. Quand je me présente au téléphone, et qu’ensuite je rencontre la personne, le « Mme Bailly » est insistant. On se demande si je suis bien la personne qu’on a eue au téléphone.

Je deviens la Noire à écouter parce que j’ai fait des études, parce que j’ai travaillé dans une grande boîte et parce que j’ai une marque de mode. Alors là j’attire l’attention et on m’accorde du crédit. Mais tout cela est dû aux a priori et à l’ignorance.

Mon père nous a dit un jour à ma soeur et à moi : « Vous êtes femmes, noires, et de prénom musulman. Si vous voulez avoir du respect dans ce monde et être écoutées, vous devez travailler trois fois plus dur. » Je le vis au quotidien. Même en Afrique, le privilège d’être « blanc » est fortement présent.

Je change souvent d’angle de vue pour comprendre cette situation parce que j’ai baigné dans une culture diverse. Il y a six nationalités dans ma famille. Et mes amis sont tous de milieu socio-culturel et de couleur de peau différente. Ça ouvre l’esprit pour voir plutôt l’être humain en face que la couleur de peau. »

Soa : « C’est dur car à Madagascar, on a un certain statut social »

« Ayant la double nationalité, malgache et française, je jongle constamment entre deux cultures, et je peux toucher du doigt la différence de traitement quand je suis à Mada et quand je viens (très fréquemment) en France. Tout commence dès l’aéroport, j’ai souvent le sentiment de ne pas être la bienvenue dès mon arrivée. L’accueil des policiers, celui un peu condescendant de la personne au Relay où je fais des achats. Et ça continue dans le métro, l’accueil à l’hôtel, dans le bus où certaines personnes s’écartent à mon passage. Au restaurant chinois du 13ème, où elles vérifient sans cesse leurs sacs parce qu’on est à côté.

C’est dur car ici à Mada, on a un certain statut social. Dès qu’on vient en France et généralement en Europe (un peu moins à New-York), on se sent de trop, comme si notre présence était illégitime, qu’on n’avait pas notre place là, ce qui est ballot car on est une famille passionnée de voyages. Parfois je me demande : d’où vient le problème ? La responsabilité est probablement partagée. Quand et comment ont commencé ces a priori qui font que les Noirs sont peu dignes de confiance et les Blancs, les bons ?

Et pour parler d’ici à Mada, la communauté française, comme un peu partout dans le monde, ne reste qu’entre elle, s’ouvre très peu aux locaux et a parfois des propos durs à l’endroit des nationaux.

Le racisme nous vient probablement d’une éducation profondément ancrée, qui nous fait rester « entre nous ». Car le même phénomène est observé entre les diverses ethnies malgaches. Les natifs des provinces, plus foncés de peau, disent également souffrir du racisme des natifs des hautes terres, plus clairs de peau. Sur ce point-là, on est de « l’autre côté », car je suis native des hautes terres, et je ressens les mêmes sentiments que toi, j’ai très peu de contact avec mes compatriotes des provinces et je peux me faire taxer de « blanche » qui s’isole des Noirs. Je suis moi aussi très curieuse de connaître la source de ce problème-là, étant parfois d’un côté, parfois de l’autre. »

Béatrice : « Je suis française avec ma couleur régionale, comme un Basque ou un Breton »

« Ce que j’aimerais qui change vraiment dans la société française telle que je la connais, c’est que ma couleur de peau ne soit plus un sujet de discussion ou traitée comme une exception (positive ou négative). Je souhaiterais que, lorsque que je fais connaissance avec de nouvelles personnes, elles ne pensent pas systématiquement à me demander mes origines. Étant Française née en Martinique, île française depuis plusieurs siècles, j’aimerais que soit intégré dans l’inconscient collectif qu’il y a des Français noirs depuis tout ce temps et que si mes parents, grands-parents, arrière-grands-parents étaient français et bien je suis d’origine française, tout simplement. Souvent, quand je réponds que je suis d’origine française, on me répond sur un ton moqueur : « Non mais vraiment, t’es de quelle origine ? »

L’histoire française étant très différente de l’histoire américaine, je ne souhaite pas que le modèle de l’Africain-Américain soit calqué sur la citoyenneté française. Je ne m’identifie pas autrement que française et ce, pleinement. Je ne souhaite plus qu’on essaye, par ce genre de questions, de me faire sentir moins française que les autres. Je suis française avec ma couleur régionale, comme un Basque ou un Breton. Et quand je dis couleur régionale, c’est de façon imagée bien sûr, je dirais plutôt avec ma culture régionale en réalité.

Je souhaiterais que des personnes noires soient représentées dans les médias autrement que dans des positions subalternes, car je connais aujourd’hui en tant qu’adulte des personnes noires qui sont médecins, cadres et autres CSP+ mais je n’ai jamais eu ces exemples-là devant les yeux dans les medias ou dans mon entourage proche quand j’étais petite. Ainsi, ma sœur et moi avons très longtemps présupposé́ que ces fonctions n’étaient pas accessibles à des gens comme nous.

Dans les années 80, j’ai été éduquée dans l’idée que, comme tu es déjà noir, arrange-toi pour faire profil bas et ne pas faire trop de vagues. Ne te fais pas trop remarquer de façon négative, afin de te donner une chance dans la vie de naviguer sereinement dans une société construite afin, soit de nous ignorer comme si nous n’existions pas (pas de représentation dans les médias), soit de nous considérer comme source de problèmes (discrimination à l’embauche ou au logement locatif). Et encore, je ne suis pas à plaindre car j’ai grandi en Martinique dans un environnement où je n’étais pas minoritaire. Je n’ai donc pas eu à subir de comportements racistes bruts comme ceux qu’on peut subir à l’école par exemple.

Ma chance est d’être venue m’installer en France métropolitaine quand j’étais déjà adulte bien qu’encore jeune et pas vraiment construite psychologiquement. Cela m’a permis de réagir de façon plus posée aux réactions racistes que j’ai pu susciter par ma simple existence, sans me sentir profondément atteinte dans mon intégrité. Mais je ne sais vraiment pas quel genre de personne je serais aujourd’hui si j’avais vécu ça depuis l’enfance. »

Eve : « Face à tous ces carrés noirs #blacklivesmatter, je me demande combien de personnes mettent en pratique ce qu’elles prônent avec ces hashtags »

« Ces derniers jours, à la vue de tous ces posts sur IG avec des carrés noirs, des hashtags blacklivesmatter ou blackouttuesday, je me suis demandé combien de personnes en réalité, dans leur quotidien ou leurs activités, mettent en pratique ce qu’elles prônent avec ces hashtags. Je suis des personnes qui ont créé ou sont à la tête de magazines, de podcasts ou qui, d’une façon ou d’une autre, ont la possibilité de donner la parole à des personnes de la communauté noire, de donner de la visibilité à des minorités, quelles qu’elles soient, mais le font peu ou pas du tout. C’est si simple d’affirmer que l’on est anti-raciste lorsqu’au quotidien, nous n’avons pas la possibilité de « mettre à l’épreuve » cette certitude. Je suis persuadée que toutes ces personnes sont tolérantes, et ne diraient rien de travers à une personne juste à cause de sa couleur de peau. Mais le fait de contribuer à invisibiliser ces minorités dans leur quotidien, sans s’intéresser à leur réalité, sans leur donner la possibilité de s’exprimer, participe au maintien des conditionnements racistes. »

P. « On ne montre jamais une femme noire avec un homme blanc »

« Il y a une tension sexuelle très palpable dans les rapports Blancs/Noirs. On imagine toujours les hommes noirs plus puissants, plus bestiaux, plus performants sexuellement. On les imagine dominants et avides des femmes blanches, qui sont ainsi vécues comme incapables de résister aux hommes noirs. Les femmes noires voire les petites filles noires rabaissées à une sexualité précoce, imaginée comme passive et offerte.

Beaucoup de belles images de couples, de mains enlacées, ne montrent jamais une femme noire avec un homme blanc comme c’est le cas de mon couple. Les images sont trop souvent celles de Noirs et de Blanches. Pourquoi ? »

Shamina : « Aujourd’hui, je me rééduque. Je m’autorise à avoir envie de voir/lire ce qui me ressemble. »

« J’ai presque quarante ans et j’ai été élevée de manière à ne même pas me poser la question, il fallait s’intégrer ! Aujourd’hui, je me rééduque. Je m’autorise à avoir envie de voir/lire ce qui me ressemble. Je tiens à préciser que je suis indienne et que mes enfants sont métisses africains indiens. Aborder la question raciale est souvent très inconfortable, mais je suis touchée de voir qu’il y a des choses qui bougent. »

Jocy : « Je suis en train de transmettre la peur à mes fils »

« Je suis malgache née en France, il y a 53 ans de parents malgaches. Petite j’ai vécu à Paris dans le 13e. J’ai vu l’arrondissement se transformer, mes copines étaient majoritairement asiatiques. Je n’ai jamais connu le racisme à proprement parler. C’est adulte, après avoir déménagé en banlieue et être devenue maman que j’ai connu le racisme comme on en parle maintenant.

J’ai vu mon coeur se serrer lorsque dans la gare de RER, les jeunes « racisés » (j’ai horreur de ce mot) se faisaient contrôler. Tu les entends dire « Mais j’ai rien fait moi Monsieur » avec leur voix qui muent, leurs regards remplis de peur ou de colère. C’est humiliant d’être entouré par les forces de l’ordre devant tout le monde.

Ces jeunes habitent en banlieue dans des cités, avec des parents qui ont déjà du mal à s’intégrer comme on dit, puisqu’ils sont exclus des « beaux quartiers » de la ville, des pavillons. Là, ils sont tous ensemble, là où certains Blancs n’oseront jamais entrés car ils ot trop peur du Noir… L’image que les médias renvoient est trop violente et fait trop peur. Je peux l’entendre. Pourtant, c’est dans cette cité (où j’ai habité pendant plusieurs années avec ma famille) que j’ai appris et vécu la tolérance, l’ouverture d’esprit, l’entraide, la joie.

Souvent dans les médias on entend parler de communauté, voire de communautarisme. Mais en fait c’est parce que l’étranger, quand il arrive, on le met là avec les siens, ceux de la même couleur, de la même ethnie, de la même religion. Et ensuite on lui reproche de ne pas savoir s’intégrer.

Qu’est-ce que s’intégrer pour l’étranger ? C’est ne pas faire de bruit, ne pas se montrer, être discret, ne pas faire de vagues, parler le français le plus vite possible peu importe l’âge que tu as, peu importe pourquoi tu es ici. Être comme le Blanc. Mais on ne peut pas être blanc, on est noir.

S’intégrer ça veut dire aussi « perdre sa culture un peu, le temps de t’intégrer ». Mon père voulait tellement que je m’intègre, moi qui suis née en France, que je n’ai pas appris à parler le malgache. Il voulait tellement s’intégrer lui-même qu’il a eu beaucoup d’amis français. Il a dû apprendre toute la subtilité de la langue française, des blagues, des jeux de mots pour ne pas être à l’écart et en a presque oublié sa langue maternelle.

Mais s’intégrer c’est aussi un mot que mes parents ont connu dans leur propre pays. « L’école sera française, tu ne parles pas le malgache à l’école et tes ancêtres sont les Gaulois et pas les Malgaches. » Mes parents ont grandi avec ça. C’est violent, non ? Ça veut dire qu’on t’enlève toutes tes racines. En même temps on te fait bien remarquer que tu es noir et que le Gaulois, lui, est le Blanc.

Alors avec tout ça, comment moi je vis ce qui se passe actuellement, comment mes fils le vivent ? Mon dernier fils, qui a 26 ans, soutient la famille Traore pour Adama. Même s’il ne les connaît pas, il en est proche. Moi je soutiens mon fils et la famille Traore. J’ai peur des débordements mais j’ai peur aussi de la police (c’est un comble).

J’ai toujours dit à mes fils : « Si on vous demande vos papiers, vous les donnez et vous ne dites rien », sous-entendu « Même si c’est injuste ». Je suis en train de transmettre la peur à mes fils, cette même peur que ma mère a eue. Je suis en train de leur dire de se taire même s’ils trouvent que c’est injuste, et c’est ça qui est injuste.

Ici je suis noire et dans mon pays je suis la Française. Va te retrouver avec tout ça. Lorsqu’on lui pose la question « Tu viens d’où ? », mon fils répond : « Je suis français d’origine malgache. » Pour lui c’est clair. Pour moi, ça ne l’a jamais été. J’ai toujours dit « Je suis malgache » et on me répondait « Mais tu es née en France, donc tu es française. » Et moi je répondais « Oui mais mes parents sont malgaches. » Aujourd’hui je prends la réponse de mon fils. »

F. : « Je travaille dans le luxe, les seules personnes non blanches que je croise sont les femmes de ménage et les hommes de la sécurité »

« C’est dommage de réagir à ce qu’il se passe aux US en ne gardant que le spectre d’un racisme anti-noir. La France n’a pas le même passé. Ce biais vient invisibiliser le racisme envers d’autres communautés, notamment maghrébines. J’ai peur que cela réduise le débat, j’ai l’impression que le racisme en France est plus complexe qu’aux US et qu’il est aussi et surtout teinté de mépris de classe. Je vis à Paris, c’est une ville plurielle et mixte et pourtant fort est de constater que les cercles sont réduits, que les communautés se croisent sans se fréquenter. Hier j’étais au rassemblement lancé par Assa Traore qui, je le précise et contrairement à ce qui a été dit, était globalement calme et pacifique. J’ai été triste de n’y voir que des jeunes de moins de 30 ans. Et très peu de CSP + qui font pourtant le Paris libre, intellectuel, progressiste. C’est un constat qui est amer pour moi aussi, de voir que même à Paris finalement on se mélange si peu. Et bien sûr que cela est systémique. Je travaille dans le luxe, les seules personnes non blanches que je croise sont les femmes de ménage et les hommes de la sécurité. C’est accablant. »

I. : « J’ai deux enfants métisses. Je refuse de leur inculquer que, parce qu’ils sont métisses, cela sera plus difficile dans la vie. »

« J’ai évolué dans un milieu uniquement blanc jusqu’à mes 30 ans, jusqu’à à ce que je rencontre mon futur mari, un soir devant un bar. Coup de foudre immédiat. Je ne l’ai jamais vu noir. Je l’ai vu lui et ce que nous pouvions vivre ensemble.

Aujourd’hui j’ai deux enfants métisses. Je refuse de leur inculquer que, parce qu’ils sont métisses, cela sera plus difficile dans la vie. Cela sera difficile, c’est une évidence et je suis là pour leur apprendre à lutter. Mon mari m’explique que je ne pourrai jamais ressentir le racisme dont il est victime et il a raison. Et il ne pourra jamais ressentir le sexisme dont je suis victime.

Chaque population d’un écosystème est victime d’une autre. Il est de notre responsabilité personnelle de lutter pour nos droits, de respecter nos devoirs car s’il y a bien un pays qui nous offre la possibilité de nous sortir de notre condition, c’est la France. C’est une vision que nous partageons avec mon mari.

J’ai oublié de vous préciser que je ne suis pas née en France. Je suis arrivée à l’âge de 11 ans, sans parler un mot de français. Mes parents sont ouvriers. Quant à mon mari, il a immigré à l’âge de 20 ans. »

Krotoum : « En Guinée, j’ai reçu une grande claque car j’étais perçue comme une Blanche. Noire de peau mais blanche de « culture » »

J’ai grandi dans une cité, mes proches amies d’enfance étaient de toutes les couleurs. C’est arrivée à la fac d’Orsay que j’ai eu un choc : sur une promo de 400 élèves, nous n’étions que 3-4 Noirs. Là tu te dis : soit les Noirs n’aiment pas étudier les sciences (la biochimie), soit ils se disent que ce type d’université n’est pas pour eux.

Après la fac, j’ai évolué dans un univers professionnel où j’étais la seule Noire, en plus avec un prénom pas facile à porter. J’ai été directrice d’une équipe de trente personnes, que des Blancs ! Je n’aimais pas que l’on me demande d’où je venais, car c’est la couleur de ma peau qui suscitait ce type de question. Je répondais souvent de Saint-Denis (93) pour déstabiliser.

Lorsque j’ai travaillé deux années en Guinée, j’ai reçu une grande claque car j’étais perçue comme une Blanche. Noire de peau mais blanche de « culture ».

Aujourd’hui, je travaille à mon compte en tant que nutrithérapeute et je suis heureuse d’avoir une patientèle diversifiée. À moins d’une semaine de mes 50 ans, je suis bien plus sereine et solaire que lorsque j’avais 30 ans et que je devais trouver ma place dans cette société. »

Eve : « On ressent une grande pression à mettre les gens à l’aise »

« Je suis née et j’ai grandi en France, dans une assez grande ville du Sud, dynamique et jeune (beaucoup d’étudiants) de parents mixtes (père de Côte d’Ivoire et mère d’origine italienne et espagnole).

Mon constat est qu’en France avoir plus d’une culture est suspect. Dès l’école on nous oppose nos cultures, comme si pour être français il ne fallait être que ça. On nie la diversité. À l’adolescence, qui est une période de recherche de soi, je ne me suis jamais sentie française, à l’image de tous mes amis autour de moi.

En grandissant, on ressent une grande pression à mettre les gens à l’aise. Les apparences comptent beaucoup. Il faut montrer que nous ne sommes pas agressifs, éduqués, nous passons d’un code à l’autre. Et encore je n’étais pas mes frères, qui, s’ils mettaient des pantalons larges et casquettes, renvoyaient clairement une image qui pouvait les mettre en danger rien que par leurs habits. Pourquoi ?

Je suis partie habiter en Angleterre et j’ai été épatée de découvrir qu’il y avait beaucoup plus de minorités visibles à la télé (animateurs), à des postes qui seraient impensables en France (une femme voilée derrière le guichet d’une banque ou de la Poste !). Bien sûr tout n’est pas rose non plus en Angleterre, mais rien que d’être représentée, de voir des gens comme moi dans presque tous les étages de la société c’était déjà impressionnant.

En France, il y a toute une éducation à revoir. Ne pas nier les différences mais les enseigner et trouver ce qui nous relie (pour le meilleur et pour le pire) serait déjà un très grand pas. »

Sandra : « Je suis noire chez les Blancs et blanche chez les Noirs. »

« Voici mon témoignage de femme de couleur, 42 ans, deux filles de bientôt 4 ans et 1 an. Je suis métisse franco-camerounaise. Mais en fait je suis noire chez les Blancs et blanche chez les Noirs.

Au fond, je me sens française anticonformiste par naissance, dans le sens où je ne ressemble pas à la Française telle qu’on se l’imagine, avec ma couleur de peau et mes cheveux crépus que je laisse désormais naturels (mais toujours un peu attachés car j’ai du mal à assumer le total afro).

Je suis en couple avec un Blanc car inconsciemment ou consciemment ce sont ces hommes qui m’attirent le plus et avec lesquels j’ai envisagé de faire des enfants. Mes filles sont blanches (avec chacune une nuance). Et je suis contente qu’elles aient l’air blanches. En tous cas, l’idée qu’elles le soient m’a rassurée avant même leurs naissances. Parce que je ne veux pas qu’elles puissent être discriminées pour leur couleur de peau.

Je trouve ça terrible à écrire. D’autant que pour rien au monde je ne voudrais me voir blanche. J’aime ma couleur, mes cheveux, la richesse de mon origine africaine. Mais au quotidien, je vis une insécurité personnelle et professionnelle bien ancrée. J’ai peur de quitter mon boulot de cadre sup car je pense ne pas avoir autant de chance qu’un Blanc d’en trouver un autre de cette qualité. J’ai peur du Front National, du GUD [Groupe union défense, organisation étudiante d’extrême droite] et des actions racistes. Des peurs peut-être irrationnelles, peut-être pas. Mais elles sont assez présentes pour déterminer mes choix ou non choix.

J’ai un fort caractère, une âme de militante, mais je n’ose pas aller trop en frontal par manque d’assurance, de peur que l’on me voie trop, parce qu’on me voit déjà pas mal. Pourquoi en rajouter ?

J’ai vécu du racisme qui ne veut pas en être. On m’a prise pour la nounou d’un enfant gardé avec ma fille. Une ado à laquelle ma fille me montrait en disant « Elle est là ma maman » lui disait « Non je ne la vois pas », car à aucun moment elle ne pouvait imaginer que c’était moi. Des situations anodines mais tristes à vivre. Depuis longtemps j’avais envie d’écrire ces mots. »

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Géraldine Dormoy


Café Mode a pour but de vous faire partager mon point de vue personnel sur la mode. Pas vraiment fashionista, je me considère plus comme une passionnée avide d'infos. La mode ne se limite pas aux vêtements, c'est un jeu, une discipline, une Histoire, un art de vivre. Parlons-en !

Géraldine Dormoy-Tungate, Responsable éditoriale Web de L'Express Styles
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Illustration: Charlotte Molas

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